Journées UniverSud Paris - Pôle « Sciences, techniques, cultures, société »

Configurations des enseignements scientifiques et technologiques dans les années soixante, les arguments de la modernité :

Notre système éducatif est actuellement l'objet de nombreux questionnements. La détermination d'un « socle commun » de connaissances et de compétences acquis par tous les élèves au terme de la scolarité obligatoire est aujourd'hui discutée tandis que la capacité de l'école - et notamment du « collège unique » - à réduire les inégalités d'accès aux savoirs est contestée. Alors que certains acteurs du système éducatif semblent favorables à une orientation précoce des élèves en fonction de leur probable destin scolaire et donc à une plus grande segmentation verticale et diversification des cursus scolaires, d'autres se prononcent au contraire en faveur d'une éducation de base, commune et garantie à tous les élèves au terme de la scolarité obligatoire mais dont la définition est elle-même objet de débats.
De fait, trente ans de collège unique n'ont modifié qu'à la marge les inégalités en termes de trajectoires scolaires, sur lesquelles l'environnement socioculturel pèse encore largement. Malgré l'allongement des scolarités, ces inégalités ne sont guère corrigées au lycée où s'instaure une hiérarchisation sociale des séries du baccalauréat. Ce constat interroge directement les contenus et les méthodes d'enseignement en vigueur à l'école, au collège, au lycée. Leurs finalités propres, leurs modes de structuration, leurs variations suivant les filières d'enseignement, leur plus ou moins grande légitimité, culturelle notamment, dans et hors l'institution scolaire, doivent être examinés.

Dans cette perspective, il apparaît pertinent d'étudier de manière approfondie les choix et les enjeux qui ont déterminé, dans la seconde moitié du XXe siècle, les transformations des contenus d'enseignement à l'école, au collège et au lycée dans une période de réorganisation radicale des structures de l'institution scolaire et d'ouverture sociale à des catégories d'élèves auparavant dirigés tôt vers la vie active. Deux équipes d'UniverSud Paris, le GHDSO (Université Paris Sud 11) et STEF (ENS Cachan) se sont ainsi engagées dans une recherche soutenue par l'ANR (2006-2009) qui se donne comme objectif de fournir une meilleure compréhension des enjeux de la massification/démocratisation scolaire qui se jouent dans la seconde moitié du XXe siècle, et notamment expliciter la nature et les déterminants de la culture scolaire qui s'élabore dans ce contexte particulier.

Dans le cadre de cette journée du 20 mai nous présenterons de premiers résultats de cette recherche menée avec des équipes partenaires en ciblant un niveau particulièrement sensible aujourd'hui, celui du premier cycle du second degré, cela dans les années 1960. Nous nous intéresserons aux discours sur la modernité des enseignements en confrontant le cas de plusieurs disciplines et de leurs configurations qui se jouent alors: les mathématiques, la technologie, les sciences physiques, les sciences naturelles et le sport et l'éducation physique.

Responsables : Hélène Gispert et Joél Lebeaume


Programme de la journée

Matinée : 9h30-12h30

- Introduction (H. Gispert, GHDSO) : Enseignement, sciences et modernité
On comparera les façons très différentes dont la modernité, "l'entrée" dans le monde moderne, sont traitées dans le cadre de la réforme des lycées en 1902 et dans les années 1960-70. En 1902, les discours accompagnant la réforme affichent un consensus général où chaque science a sa place et joue son rôle dans la promotion d'une modernité revendiquée face à des humanités classiques jusqu'alors dominantes. Dans les années 1960-70, en revanche, on assiste à un scénario en deux temps: les années 1960 sont celles d'un "consensus" imposé et impérialiste sous la bannière des maths modernes, les années 1970 voyant une "scission" entre les sciences avec le communiqué de trois sociétés savantes contre la réforme des mathématiques modernes.

- Les « mathématiques modernes » dans l'enseignement moyen au tournant des années 1960-1970 : quelles finalités, pour quels élèves ? (R. d'Enfert, GHDSO)
Cette communication se propose d'examiner quelques questions posées par la modernisation de l'enseignement mathématique au niveau du collège (6e-3e) au tournant des année 1960-1970, à un moment où l'organisation de ce segment scolaire ne s'est pas encore totalement dégagée de la logique des « ordres » d'enseignement qui avait prévalu jusqu'à la Cinquième République. On étudiera notamment la façon dont l'ambition d'offrir à l'ensemble des élèves un même enseignement de mathématiques (« modernes »), qui met à distance le monde physique et la « vie courante », bute sur la pluralité des destins scolaires, entre études longues pour les uns, études courtes ou entrée dans la vie active pour les autres.

- L'enseignement de la physique face à l'enseignement des mathématiques et de la technologie (M. Guedj, GHDSO)
« Tout comme les techniques et la technologie reposent sur les principes dégagés par la physique et lui fournissent en retour un objet de réflexion, la physique apparaît comme un lieu de contact privilégié entre l'abstraction du raisonnement mathématique et la richesse concrète du réel. » Derrière l'apparente évidence de ces propos qui soulignent la complémentarité de la physique, la technologie et des mathématiques, c'est bien la crise que traverse l'enseignement des sciences qu'évoque Olivier Guichard alors Ministre de l'Education Nationale en ouvrant les travaux de la commission Lagarrigue. Cette communication vise à éclairer les discours tenus quant aux liens mathématiques/physique d'une part et technologie/physique d'autre part. La teneur de ces discours analysés à partir des documents de la commission Lagarrigue et du Bulletin de l'Union des Physiciens (1960-1975), informe particulièrement bien sur le statut revendiqué par chaque discipline mais également sur les enjeux associés à la réforme montrant finalement que le propos d'Olivier Guichard, loin d'être une trivialité, s'apparente davantage, dans le contexte de l'époque, à un voeu pieux.

- La modernité impose la technologie au collège (J. Lebeaume et M . Figeat, STEF)
Les années 1960 sont marquées par les innovations majeures de l'automation, des matières plastiques et de l'énergie nucléaire qui accompagnent les nouvelles pratiques culturelles ancrées sur le triptyque loisir, personne et univers. Tout devient « moderne » : les lettres modernes, la ménagère moderne, l'enseignement moderne… Cette période correspond aussi à la construction du système éducatif contribuant, avec les enjeux de démocratisation de l'école, à l'accueil et à l'orientation des élèves dont la scolarité est désormais prolongée jusqu'à 16 ans. Dans la perspective de la préparation à l'orientation des élèves, plusieurs propositions tendent à aménager les travaux manuels et les sciences des classes de 4e et de 3e modernes ou à installer un nouvel enseignement dont l'étiquette « technologie » est fixée en 1962. Les années 1960 constituent alors la première période de l'invention de cette nouvelle discipline qui ne peut se saisir que dans la dynamique d'ensemble des évolutions curriculaires. En effet, l'invention de la technologie correspond d'une part à l'insertion de l'enseignement technique dans l'enseignement secondaire et d'autre part à l'insertion d'un nouvel enseignement dans un système disciplinaire. Sa place et son existence dépendent alors de l'équilibre d'ensemble et des rapports de force entre les enseignements dont témoignent à la fois les discours de sa promotion et de sa contestation.

Après midi : 14h-16h

- Les sciences naturelles et le discours d'une modernité : les années 1960. (P. Savaton, CERSE)
La suppression de l'enseignement des sciences naturelles en 3e M, pour faire une place aux sciences physiques, les critiques puis la suppression de la filière sciences expérimentales, les travaux de préparation d'une réforme de fond du Second Degré et les discussions sur la place des différentes disciplines scolaires conduisent les enseignants de sciences naturelles et leur association à revendiquer et défendre publiquement un enseignement continu de leur discipline de la 6e aux classes terminales. L'argumentaire s'appuie à la fois sur les besoins professionnels d'une société moderne en mutation et sur la construction d'une nouvelle culture générale. Les naturalistes veulent rompre avec l'image désuète, mais tenace, de leur discipline accusée de charger inutilement la mémoire, là où leur enseignement met l'accent depuis des années sur la formation de l'esprit par l'observation et l'expérimentation au contact d'objets concrets et revendique son rôle déterminant dans la constitution d'un nouvel humaniste scientifique.

- Un nouveau format pour l'EPS : Consensus autour d'une modernisation ? (P. Alix, SPOTS)
Longtemps structurée autour d'un format traditionnel, l'EPS fait l'objet de transformations notables dans le courant des années 60. Une volonté politique affirmée, relayée par un courant de réflexion favorable à un « sport éducatif » amène la discipline à adopter pour support de son enseignement les activités physiques et sportives, elles mêmes portées par un contexte de modernité qui caractérise cette période. Dans ce nouveau contexte, en correspondance temporelle avec d'autres disciplines, des commissions visent à redéfinir les objectifs et les contenus de ‘EPS et à inscrire celle-ci dans une dynamique d'accès à une nouvelle culture. Au-delà du « consensus » qui semble exister les motifs qui sous tendent cette dynamique de changement ne vont pas sans conflit d'enjeux autour de la « démocratisation » de son enseignement. Les oppositions et les remises en cause se feront rapidement sentir dés la parution des nouveaux textes.


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